Sainte-Engrâce (Pyrénées-Atlantiques), reportage
Sur les pentes arrondies de la Haute-Soule, dans les premiers contreforts des Pyrénées, les couleurs automnales étalent tout juste leur palette de jaunes et d’orangés, avec un peu de retard cette année, constate Mylène Dupuy-Althabegoity. Elle affiche un doux sourire.
Derrière la quiétude de son perspective se cache une drive tranquille. À l’automne 2020, elle a commencé à planter des théiers sur l’hectare de terre devant la maison qu’elle a acquise avec son mari en Haute-Soule, sur les hauteurs du village de Sainte-Engrâce.

Mylène Dupuy-Althabegoity a trouvé sa vocation lors d’un voyage au Japon. Elle y est depuis retournée pour se former.
© Isabelle Miquelestorena / Reporterre
D’abord, 500 crops, pour tester et voir si les plantes s’acclimataient au climat basque, comme elle le présumait. Seul un cultivar a dépéri, tous les autres ont repris au printemps. Son premier pari réussi, Mylène en a planté 2 000 de plus l’année suivante, en 2021, puis 2 000 encore en 2022.
Entre 20 et 30 grammes par théier
Aujourd’hui, la plantation compte plus de 4 000 théiers. « C’est une petite plantation, chaque théier produit entre 20 et 30 grammes de thé sec », explique-t-elle.

Elle a toujours aimé le thé, notamment japonais, mais n’avait jamais songé à se lancer comme cultivatrice.
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Devenir planteuse de thé n’avait rien d’évident pour Mylène Dupuy-Althabegoity. Ancienne professeure de physique, titulaire d’un CAP d’électricienne, elle s’est reconverti dans l’agriculture au gré de sa vie personnelle.
« J’étais prof de physique à Toulouse. Mon mari — un Basque et plus encore un Souletin —, plaisante-elle, m’a petit à petit ramenée au Pays basque sans que je m’en rende vraiment compte. On a eu l’event de s’installer à Saint-Jean-de-Luz. J’ai passé un CAP d’électricienne pour en faire mon métier. Il voulait aussi habiter en Soule. On est tombé amoureux de cette maison, qui allait avec des terres. Je me suis alors demandé remark les valoriser. »

La plantation est située au pied de la maison achetée il y a quatre ans par Mylène Dupuy-Althabegoity et son mari. Elle cherchait remark valoriser ces terres en pentes lors de sa rencontre avec des théiers sous la neige au Japon.
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Elle exerce toujours comme électricienne à mi-temps et constate : « Il m’est souvent arrivé qu’on me demande à parler à l’électricien. Tu sens bien que tu n’es pas légitime : tu es une femme, tu ne peux pas être électricienne ! »
Si l’électricienne a connu les stéréotypes sexistes, la théicultrice, elle, n’a pas eu à en souffrir. Elle a reçu un bon accueil dans cette vallée enclavée, très rurale, spécialisée dans l’élevage et où la inhabitants vieillissante voit se multiplier les départs à la retraite d’agriculteurs, bien souvent sans relève.

Cultiver du thé est complètement novateur dans la vallée de Sainte-Engrâce, un pari qui pour le second porte ses fruits.
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Ici, une nouvelle installation, aussi singulière soit-elle pour les habitants de la vallée, comme celle de Mylène Dupuy-Althabegoity, est toujours une étincelle de vie bienvenue.
« Il y a beaucoup de femmes conjointes qui étaient agricultrices mais non déclarées »
Elle constate autour d’elle : « En zone de montagne, il y a beaucoup de femmes conjointes qui étaient agricultrices mais non déclarées et qui s’occupaient de la maison, des enfants sans être reconnues. Elles n’ont pas de retraite. Maintenant, les choses évoluent, mais lentement automobile de moins de moins de jeunes s’installent. »

Les théiculteurs basques se sont réunis pour élaborer un cahier des fees Idoki. Ils sont tous en bio. Les récoltes et le désherbage se font à la essential.
© Isabelle Miquelestorena / Reporterre
Alors que Mylène réfléchissait à ce qu’elle pouvait faire avec les terres associées à sa maison, un voyage au Japon lui a ouvert la voie vers le thé : « J’ai vu les théiers sous la neige avec un paysage qui ressemblait à ici et le même climat. J’avais une picture de théiers au Sri Lanka ou en Inde sous un climat tropical, je ne pensais pas qu’ils pouvaient s’adapter sous nos latitudes. »
Mylène a approfondi ses recherches et s’est rendu compte que les théiers poussent dans les terres acides — comme celles du Pays basque — ; qu’il leur faut beaucoup d’eau — le climat arrosé de l’ouest des Pyrénées correspond bien — ; et des terrains en pente pour ne pas garder les racines dans l’eau.

Le thé noir est un thé qu’on a laissé s’oxyder. Le vert est un thé dont on a stoppé le processus d’oxydation.
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« Je cochais beaucoup de circumstances », s’enthousiasme-t-elle. Sans qu’elle le sache, d’autres agriculteurs locaux ont fait le même constat au même second. Ils sont dix à avoir lancé des plantations de thé au Pays basque et s’entraident pour échanger sur les bonnes pratiques.
Label paysan
Mylène a participé avec un autre théiculteur basque, Mikel Esclamadon, installé à Ustaritz, à l’élaboration d’un cahier des fees pour le label paysan Idoki.

Lors de son voyage au Japon au printemps 2023, Mylène Dupuy-Althabegoity a ramené des graines de nouveaux cultivars. Ces crops sont en practice de germer dans l’ombrière sous la terrasse.
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« Quitte à être les premiers, autant poser un cadre pour faire une tradition qui nous ressemble. Nous sommes tous en bio et la volonté qui nous a animés était de relocaliser notre alimentation. Pourquoi faire venir du thé de l’autre bout du monde alors qu’on peut en faire pousser ici ? » interroge cette agricultrice qui milite aux Écologistes (ex-EELV).
En France, la Bretagne, la Normandie et le Pays basque démarrent une filière thé et un programme de recherche a été lancé à l’échelle nationale.

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à endosser le rôle de chef d’exploitation mais le chemin à parcourir pour parvenir à la parité est encore très lengthy.
© Isabelle Miquelestorena / Reporterre
Le frein à l’implication des femmes en agriculture qu’elle constate reste celui de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Dans ce métier où le lieu d’habitation est souvent aussi le lieu de travail, les fils entre vie domestique et vie professionnelle peuvent s’emmêler au level de devenir inextricables.
Mère de famille de trois enfants, dont deux ont déjà quitté le lobby familial, Mylène se partage entre son domicile sur la côte, à Saint-Jean-de-Luz, et la maison souletine haut perchée. Son mari, lui, travaille dans la rénovation d’appartements.

Pour arrêter l’oxydation de son thé, Mylène Dupuy-Althabegoity, utilise la méthode à la vapeur. Elle est en practice d’aménager la grange sur son terrain en atelier de transformation.
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Elle résume son rythme de vie : « Je laisse mon fils de 14 ans, je culpabilise de le laisser, je rentre et j’ai 10 fois plus de linge à faire… C’est là que l’égalité femme/homme est importante. »
« Je n’ai pas l’égalité à la maison et pourtant je bataille ! »
« Tant qu’on aura pas une égalité à la maison, c’est compliqué d’avoir une égalité dans les métiers, insiste-t-elle. Moi je n’ai pas l’égalité à la maison et pourtant je bataille ! Surtout que l’agriculture est un métier qui prend beaucoup de temps. »

Ce sont les bourgeons de la plante qui sont récoltés trois fois par an pour faire le thé : au printemps, à l’été et à l’automne.
© Isabelle Miquelestorena / Reporterre
Mylène espère commencer la commercialisation de ses thés d’ici l’année prochaine et voudrait dégager de plus en plus de temps pour son activité agricole. Face à la vallée, elle croit à son pari de vivre exclusivement de la plantation de thé d’ici quelques années.
Cet hiver, elle va transformer la grange attenante à sa maison en atelier de transformation. « Pour le thé vert, il faut empêcher les feuilles de s’oxyder, soit au wok — la méthode chinoise —, soit à la vapeur — la méthode japonaise —, celle que j’ai retenue. Je suis allée au Japon au printemps dernier pour me former et je dois y retourner. »
Elle souhaite que son expérience serve d’exemple pour que d’autres femmes empruntent le chemin vers l’agriculture. Optimiste, elle désigne une ferme sur l’autre versant de la vallée : « Là-bas, ce sont deux femmes qui reprennent l’exploitation. »
Les femmes dans l’agriculture
Les femmes représentent 1/4 des chefs d’exploitation en France et 30 % des actifs permanents agricoles. Elles gagnent peu à peu en visibilité, automobile elles ont toujours été présentes en agriculture mais invisibilisées derrière des hommes, qui seuls avaient le titre d’agriculteur aux yeux des administrations.
Aujourd’hui, elles sont de plus en plus nombreuses à se lancer en tant que cheffe d’exploitation — 62 % des femmes travaillant dans l’agriculture sont à la tête de leur ferme — mais restent victimes de stéréotypes de style qui constituent autant de freins pour leur réussite dans le monde agricole.
La parité n’est pas encore au rendez-vous : au Pays basque, elles représentaient 25 % des nouvelles installations en 2010 contre 38 % à l’heure actuelle. Une nette amélioration qui demeure loin des 50 % nécessaires. Sur les dix théiculteurs qui se sont lancés au même second au Pays basque, elles sont seulement deux femmes.





